22 mars 2020

Article
Montpellier, le 22 mars 2020

 

Ce matin, je me suis levé de bonne heure. Quelques bruits me parvenaient distinctement. Le roulement sourd de la balayeuse de rue dont je me demandai ce qu’elle pouvait bien nettoyer ayant hier vu passer six piétons et neuf voitures. Une moto qui ralentit, le doux ronronnement du « flat twin ». Ce devait être une BM. Je sortais difficilement d’un rêve d’avant le réveil. C’était un coup de téléphone qui apportait enfin de bonnes nouvelles. J’étais nommé « ambassadeur de France » dans un pays lointain. J’allais accepter mais avec prudence. Je devenais tout d’un coup celui que tout le monde admire. C’est à ce moment-là que, dans un geste incontrôlé je heurtai la table de chevet et fit tomber la pile de livres ayant fonction de dame de compagnie dans un grand fracas. J’entrevoyais dans le salon un grand ciel bleu ; dans la douceur du soir j’avais laissé la fenêtre ouverte.Je ramassai la montre qui avait suivi le mouvement. Elle indiquait cinq heures vingt. Visiblement elle était arrêtée. Mes collègues me l’avaient offerte lors de mon départ à la retraite. Ils croyaient me faire plaisir et j’y voyais un paradoxe : cessant toute activité professionnelle je n’allais pas me préoccuper d’être à l’heure, j’avais tout le temps ! ….. Pensaient-ils que mes jours étaient comptés ? J’avais eu un cancer et il y aurait une récidive ? Bien qu’il soit écrit «mécanique» sur le boîtier elle ne fonctionne qu’avec les mouvements du bras activant le mécanisme. Elle n’était visiblement pas adaptée à mon comportement, n’étant ni hyperactif ni un gaucher disciple d’Onan. Avec l’âge, tout ralentissait. Il était temps de se lever.

Tout en déjeunant je tendis à la radio une oreille légère et quelque peu distraite étant tout à mon regard sur un ciel quasiment estival tant il allait vers la blancheur par-delà quelques pans de façades. Bien que daltonien, je me demandais quel peintre pouvait saisir un tel paysage urbain ? Je pensais à Nicolas de Staël, quant à mon oreille le mot « psychanalyste » attira mon attention. Tous les matins des experts en tout genre étaient convoqués pour nous expliquer la situation pour nous abreuver de consignes et de conseils : ce qu’il fallait faire, comment se conduire. La psychanalyse que l’on avait vilipendée était appelée à la rescousse (on avait attendu après le livre noir une étude comparative psychanalyse et stalinisme). On ne savait plus où donner de la tête. J’attendais les éclaircissements d’un jésuite anthropologue. Je sentis une légère contraction du sphincter.

Je sortis sur le balcon En haut de la rue une silhouette se découpait dans la lumière. Un homme accroupi attendait l’ouverture de l’épicerie africaine, derrière lui apparaissaient les tourelles effilées du temple protestant telles deux minarets dans un ciel d’argent. Une musique assourdissante me sortit de ma rêverie. Un rythme soutenu par une forte ligne de basse avec un chant dans une langue inconnue. C’était cent mètres plus bas. Du monde au balcon s’apostrophait, au premier étage un homme dansait sur une musique quelque peu balkanique. Je pensais au « No smoking orchestra » d’Emir Kusturisa avec cocaïne. J’opérai un repli tactique pour une tâche qui demandait calme, sérieux et attention : la cuisine. Je ne devais ressortir sur le balcon qu’après la sieste, la famille balkanique nous ayant ménagé un temps de calme à partir du repas. Ils remontaient fortement dans mon estime.

Ce petit espace du balcon offre une légère possibilité de « sortie » ayant une vue sur un espace ouvert. A deux mètres sur un balcon légèrement inférieur, je vis une femme me tournant le dos en train de peindre sur un chevalet dont je ne voyais qu’une infime partie. Sentant ma présence elle se retourna. C’était une jeune femme aux lunettes rondes, cheveux frisés, vêtue d’un grand T.shirt noir laissant voir des jambes graciles. On se salua, elle me sourit, son visage marqua une légère surprise, elle était là depuis trois mois, on ne s’était jamais croisé dans le quartier. L’étroitesse du balcon permettait juste de mettre un chevalet en diagonale et un petit tabouret. Ainsi je ne voyais que le tiers droit de la toile. Je m’interrogeai et lui fis part de mes doutes. Est-ce que je voyais sur la toile la croupe d’un cheval ou les fesses d’une femme étendue sur le ventre ? Je ne précisai pas que j’étais presbyte. Elle rit et je rougis de mon indélicatesse.

Voilà qui mettait à l’épreuve mes capacités de sociabilité. Fallait faire un effort ! L’isolement allait aggraver les choses ! Peut-être me former, me mettre au bénévolat auprès du club des bikers unijambistes, des golfeurs aveugles ou de l’amicale des divorcés diabétiques. A suivre.